Jésus crucifié entre deux « voleurs » ?

Quand une traduction éclaire autrement les Évangiles

Nous avons tous entendu, dans les récits de la Passion, que Jésus a été crucifié « entre deux voleurs ». Cette image, profondément ancrée dans notre imaginaire chrétien, mérite pourtant d’être revisitée à la lumière du texte biblique original et de son contexte historique. Car un mot grec, apparemment anodin, change considérablement notre compréhension de la crucifixion.


Un mot grec lourd de sens

Dans plusieurs Évangiles, le terme employé pour désigner les hommes crucifiés aux côtés de Jésus est le mot grec lēstēs. Or, ce mot ne signifie pas simplement « voleur » au sens ordinaire.
L’historien juif Flavius Josèphe, contemporain des événements, utilise ce terme pour parler de rebelles, d’insurgés et de révolutionnaires opposés à l’occupation romaine.

Autrement dit, ces hommes ne sont pas de simples brigands, mais des figures engagées dans une résistance violente contre Rome — un contexte politique explosif dans la Judée du Ier siècle.


Un détail qui n’en est pas un

Lorsque l’Évangile selon Marc (ainsi que Matthieu et Jean) précise que Jésus est crucifié entre deux lēstaí, il situe clairement la scène dans ce climat de tensions politiques. La crucifixion était d’ailleurs une peine réservée en priorité aux esclaves rebelles et aux opposants au pouvoir impérial.

Mais les Évangiles prennent soin de tracer une frontière nette :
Jésus est exécuté au milieu de ces insurgés, mais il n’est pas l’un d’eux.


« Suis-je un insurgé ? »

Cette ambiguïté apparaît déjà lors de l’arrestation de Jésus, au jardin de Gethsémani. Il demande à ceux qui viennent l’arrêter :
« Suis-je un lēstēs, pour que vous veniez avec des épées et des bâtons ? »

Cette parole montre que Jésus est perçu comme une menace potentielle, comparable aux chefs de révolte. Pourtant, il refuse explicitement cette catégorie. Son chemin n’est pas celui de la violence, même s’il dérange profondément l’ordre établi.


Barabbas ou Jésus : deux chemins opposés

Le contraste devient encore plus fort avec la figure de Barabbas. Lui aussi est qualifié de lēstēs et présenté comme impliqué dans une insurrection. Lorsque la foule choisit Barabbas plutôt que Jésus, les évangélistes dessinent une opposition claire :

  • d’un côté, la voie de la violence révolutionnaire
  • de l’autre, celle du « roi des Juifs » dont le royaume n’est pas fondé sur la force

Ce choix symbolique met en lumière la nature radicalement différente du Royaume que Jésus annonce.


Une nuance chez Luc

L’Évangile selon Luc emploie un vocabulaire plus neutre pour les hommes crucifiés avec Jésus, parlant de « malfaiteurs ». Ce glissement peut refléter un souci d’apaisement ou un contexte d’écriture différent. Mais Luc utilise ailleurs le terme lēstēs, notamment dans la parabole du Bon Samaritain, preuve que le mot reste chargé de violence et d’insécurité.


Ce que cela change pour notre foi

Relire les Évangiles avec cette nuance permet de mieux comprendre le message qu’ils portent :
Jésus n’est pas un messie politique au sens classique. Il refuse la logique de la domination et de la violence, même lorsqu’elle se présente comme une lutte juste.

Crucifié entre deux insurgés, il révèle un Royaume d’un autre ordre — un Royaume qui ne s’impose pas par l’épée, mais par le don de soi, la justice et l’amour.

Un simple mot, mieux traduit, peut ainsi ouvrir une lecture plus profonde et plus exigeante de l’Évangile.

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